Benjie

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Avant le désert

Benjie se réveilla en sursaut et son premier réflexe fut de se rouler en boule, protégeant sa tête dans ses bras. Il resta ainsi un long moment immobile, le souffle court, attendant que les images rémanentes de ses cauchemars se dissipent. Finalement, il osa enfin ouvrir les yeux et risquer un regard à l’extérieur de l’abri précaire de ses bras. Il fut ébloui par le reflet aveuglant du soleil sur le sable brillant du désert. Aux aguets, il ne percevait aucun bruit. Son regard enfin habitué à la clarté éblouissante, il déplia sa large carcasse à la peau tannée par le soleil et se mit à quatre pattes, scrutant les environs de ses grands yeux noirs. Non loin de là, le corps d’un homme était étendu immobile sur le sable brûlant. Toujours à quatre pattes, avec une aisance étonnante, il s’approcha rapidement puis s’immobilisa brutalement à un mètre. Il resta un long moment, se balançant d’avant en arrière, ne quittant pas le corps de l’homme du regard, à l’affût du moindre frémissement. Puis, craintivement, il s’approcha un peu plus, effleurant le corps d’une large main et reculant aussitôt. Il attendit de nouveau, guettant une réaction qui ne vint pas. Il se rapprocha à nouveau avec prudence et toucha le corps avec un peu plus de vigueur mais en prenant toujours soin de reculer. Benjie effectua ce manège plusieurs fois.

Cela faisait une heure qu’il avait émergé de ce sommeil douloureux qu’il redoutait tant. Il était maintenant tout près du corps de l’homme qu’il secouait avec une extrême violence, faisant balancer la tête du cadavre jusqu’au point que la nuque se brise dans un claquements sec. Benjie comprit enfin. S’asseyant, il poussa un long hurlement qui résonna longtemps dans le désert insensible, et s’écroula en sanglots sur le corps inerte. Il resta ainsi prostré de longues heures, puis se redressa, le regard hagard, complètement perdu. Toujours à quatre pattes, il tournait en rond autour du cadavre, avec des mouvements erratiques, se rongeant les ongles, poussant de petits gémissements. Enfin, alors que la nuit tombait, il s’assit dans le sable, semblant avoir retrouvé un peu de calme. Un son sortit alors de sa gorge asséchée…

- Bee… Beeenjie…

Il s’agita de nouveau, cachant sa tête dans ses bras, comme pour se protéger. Mais la sanction qu’il redoutait ne s’abattit jamais sur son corps meurtri. Le regard étonné, il comprit qu’il avait enfreint une règle et cela sans subir de punition.

- Ben… Benjie pouvoir parler ?

Il attendit un long moment la réponse à sa question. Mais il n’y avait plus personne pour lui dire ce qu’il avait le droit de faire ou non.

- Benjie tout seul. Dernier maître mort. Que doit faire Benjie ? Benjie doit-il mourir aussi ?

Il savait que ça serait simple à faire. Il n’avait qu’à s’allonger à côté du corps et attendre patiemment que la mort vienne le chercher. Il hésita plusieurs heures, se demandant s’il avait le droit de continuer à vivre ou non, s’interrogeant sur ce qu’aurait voulu son maître. Malheureusement, celui-ci n’avait donné aucun ordre. Finalement, il décida que s’il continuait à vivre, il ne contredirait pas une règle, puisque cette règle n’existait pas. Du moins jusqu’à ce qu’il trouve quelqu’un pour lui dire quoi faire.

Ainsi, cette décision prise, Benjie rassembla ce qui pouvait être récupéré, le fond d’une gourde, un peu de viande séchée, quelques comprimés colorés ainsi que la radio qui ornait la ceinture du cadavre. Puis, il s’éloigna à quatre pattes, dans une direction choisie au hasard. Il avança ainsi longtemps, apparemment pas gêné par cet étrange mode de locomotion.

Benjie ressentait de la fatigue et décida de se reposer. Assis, les bras enserrant ses genoux, il resta immobile, réfléchissant de son mieux à ce qu’il pouvait et devait faire et essayant de reculer le plus possible le moment où ce maudit sommeil viendrait. Il eut soudain une inspiration. Lentement, maladroitement, il se redressa. Bientôt, il fut debout sur ses jambes. Hésitant, il fit quelques pas.

- Benjie pouvoir marcher ? Benjie avoir le droit ? Oh oui ! Benjie pouvoir marcher ! Benjie marcher maintenant ! Plus courir à quatre pattes !

Se sentant coupable de cette nouvelle infraction à une règle, il s’immobilisa, regardant autour de lui pour vérifier si personne ne venait pour le punir. Mais personne ne vint. Soulagé, il décida de continuer à marcher, malgré la fatigue. Benjie savait ce qu’il devait faire. Il devait trouver quelqu’un qui pourrait lui dire ce qu’il devait faire, ce qu’il avait le droit de faire. Il espérait que cette personne serait gentille avec lui et qu’elle ne le punirait pas trop.